La guerre commerciale engagée par Trump marque un tournant dans la mondialisation néolibérale. Cela ne signifie pas qu’on serait en train de passer d’un seul coup d’un libre-échangisme sans rivages au règne sans partage d’un protectionnisme contrôlé par des États souverains. Voilà près de quinze ans, par exemple, que les États-Unis bloquent le renouvellement des membres de l’organisme principal de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), clé de voûte de la libéralisation du commerce international. En outre, on ne peut comprendre le fonctionnement des marchés mondiaux sans prendre en compte le pouvoir des firmes multinationales qui organisent selon leurs propres critères de rentabilité les échanges entre leurs filiales situées dans différentes parties du monde. Par exemple, Trump n’a pas tardé à faire marche arrière sur les droits de douane frappant les smartphones et les composants électroniques dès qu’Apple a fait comprendre qu’ils portaient atteinte à ses profits.
La politique de Trump doit être comprise comme une tentative de réponse à deux évolutions qui menacent l’impérialisme américain. La première est la crise de suraccumulation de capital qui frappe les États-Unis, avec ses conséquences économiques, sociales, écologiques, sanitaires, politiques. La deuxième est la montée de puissances rivales, avec les BRICS et au premier rang la Chine, qui viennent maintenant disputer sa supériorité au capital états-unien jusque dans son point fort, la domination des GAFAM dans la révolution informationnelle.
En usant de l’arme des droits de douane contre des concurrents et des partenaires dont les économies, plus ouvertes que celle des États-Unis, dépendent directement ou indirectement des importations américaines, Trump vise à porter des coups à la Chine et à imposer aux Européens une négociation pour consolider l’hégémonie de Wall Street et du dollar.
L’enjeu central est le maintien de l’« exorbitant privilège » du dollar qui matérialise et perpétue la domination de l’impérialisme américain dans toutes ses dimensions. À l’exemple de ce que l’administration Reagan avait réussi dans les années 1980, le but est de faire accepter aux partenaires européens, japonais, canadiens, suisses, une baisse du cours du dollar, nécessaire au redressement de la balance commerciale des États-Unis, et en même temps le maintien de son statut de monnaie commune mondiale, attirant du monde entier les capitaux nécessaires à la rentabilisation du grand capital américain.
Pour l’Europe, la réponse ne peut être ni une capitulation devant les États-Unis pour collaborer à un libre-échangisme à leur main et financer leurs dépenses de guerre, ni une guerre économique de tous contre tous, protectionniste, nationaliste, souverainiste. L’enjeu, pour tous les peuples et tous les habitants de la planète, est de répondre ensemble à des défis communs (climat, santé, pauvreté et migrations, évasion fiscale, guerre, information, et tous les biens communs) en partageant les moyens d’une tout autre mondialisation (emploi, formation, services publics, nouvelle industrialisation, monnaie commune mondiale de coopération, nouveaux traités de maîtrise du commerce et des investissements internationaux).


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